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22 mai 2012 2 22 /05 /mai /2012 11:36

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          Florence avait mal à la tête, ne comprenait pas et cherchait à se rappeler les heures qui avaient précédé sa venue dans cette pièce. Que faisait-elle ainsi dans une chambre inconnue, couchée dans un lit qui n'était pas le sien, vêtue d'un pyjama bleu tout simple avec une poche décousue ? Tout ce dont elle pouvait se souvenir c'était avant le trou !...

           Contrainte et forcée, Florence passera dix jours de sa vie dans un monde particulier, tabou et craint. Dix jours pour se reconstruire, constellés de rencontres touchantes, d'amitiés sincères et même violentes. Une période inoubliable, pleine de révoltes et de soumissions, de larmes et de rires, de fous-rires, de désillusions et de réjouissances, et où la plus petite étincelle se transformera en un feu régénérateur.

           Cette histoire n'est pas seulement un épisode dans la vie de Florence. Elle peut aussi s'inviter dans la nôtre : qu'importent l'époque, le lieu, l'âge, les conditions sociales, la croyance ou l'éducation, nous pouvons, toutes et tous, nous retrouver du jour au lendemain en pyjama bleu...

 

Extrait 1


      Au bord du vertige, elle avança à tâtons dans un brouillard épais. Des volutes grises et opaques dansaient avec les fantômes de ses cauchemars qui apparaissaient et disparaissaient à chaque clignement d'yeux. Images rapides et violentes qui laissaient dans leur sillage des trainées couleur tortures, amertume et désespoir. Scènes dont la précision lui coupa le souffle, la plia en deux au bord du vomissement, et lui tira des grimaces de douleur, figeant ses traits dans la souffrance et égarant sa raison. Elle chercha à la rattraper, haleta épuisée, et tomba sur son mari dans les bras de sa maîtresse. Les yeux horrifiés et les bras tendus devant elle, paumes ouvertes comme pour conjurer le mal et se protéger, elle recula affolée, se retourna violemment au risque de tomber, et le surprit au téléphone, la bouche légèrement entrouverte sur un sourire béat. Il parlait à voix basse et Florence devina des mots douceurs, des mots amour. Elle se boucha les oreilles, ferma les yeux et hurla silencieusement.

     Elle tremblait. Ces mots ne lui étaient pas adressés. Ils étaient destinés à une autre. Une autre...  Celle qu'on appelle plus communément " la pétasse" (-asse, suffixe qui induit le grossissement, l'amplification, l'élargissement, l'intensification autant que faire se peut. Mais était-ce bien suffisant ???). Terme injurieux (???) employé usuellement par toutes les épouses et compagnes pour désigner avec toute leur rage, leur haine, dégoût et mépris, celles qui piquaient leurs maris ou compagnons.

     L'autre, celle qui avait su prendre le train en marche. Celle qui n'avait eu qu'à récolter les fruits mûrs. Celle qui, de toute sa jeunesse, avait mordu à pleines dents la chair encore ferme et savoureuse qui laissait en bouche un sentiment de puissance, solidité, expérience, et impressionnait la gorge d'un léger goût doucereux à peine altéré. L'autre qui avait déchiqueté, arraché sans pitié chaque morceau en laissant l'empreinte indélébile de sa voracité et les avait avalés, gobés sans remords et sans états d'âme. L'autre qui avait su poser et retirer ses filets lourds d'un poisson volontaire, frétillant et pas trop regardant.

     L'autre enfin qui avait pris sans demander et profité sans seulement le mériter, sans seulement donner ce qu'une épouse dépensait sans compter jour après jour.

          - Je prends le meilleur et je te laisse le reste ! avait dit l'autre avec un sourire carnassier.

     Elle était dressée de toute sa petite hauteur, arrogante et provocante, le corps légèrement en avant comme si elle était sur le point de bondir, toutes griffes dehors. Cheveux courts et blonds, petits yeux rapprochés et sournois, bouche trop grande au-dessus d'un menton carré barré d'une méchante fossette, mince et musclée, elle s'imposait avec violence dans l'esprit de Florence. Celle-ci la chassa avec force gestes et moulinets de ses bras, se déséquilibra et tomba à genoux sur la descente de lit.

 

Extrait 2

 

     Se préparer, certes, mais avec quoi ? Pas d'affaires de toilette, pas de vêtements (sinon ceux de la veille roulés en boule dans son placard), même pas une culotte propre. Tout juste un pauvre pyjama bleu étendu sur son lit, avec une jambe de pantalon fripée qui gardait le souvenir d'une nuit agitée. Elle se leva et s'habilla juste au moment où elle entendit la chasse d'eau tirée, signe que Vanessa allait sortir. Pas d'intimité, il fallait s'arranger avec l'autre et faire en sorte que personne ne pâtisse d'une cohabitation contrainte et forcée.

          - Et où se lave-t-on ? demanda Florence.

          - Attends, je vais te montrer, le temps de prendre mes affaires et on y va.

     Puis elles sortirent. A trois mètres de la chambre, sur le côté opposé, une porte s'ouvrait sur les douches d'où déjà quelques femmes sortaient, leur toilette terminée.

     Florence interpella une infirmière :

          - Bonjour. Je n'ai rien, pas de savon ni serviette. Est-ce qu'on pourrait me dépanner ?

     Sans un mot, l'infirmière désigna un chariot près de l'entrée des sanitaires et sortit.

     Florence approcha et récupéra une serviette, un gant et un flacon contenant un savon liquide. Elle ravala son amertume, laissa de côté orgueil et fierté et, droite comme un i, se dirigea vers la première cabine. Rien ne transparaissait. Humiliation, déception, angoisse, colère ne devaient avoir aucune prise sur elle. Elle les refoula et appela à la rescousse contentement, espérance, insouciance. La salle était vaste et haute, entièrement carrelée, humide et froide, séparée par de fines cloisons délimitant les douches. Des corps nus se précipitaient dans les cabines et Florence eut la fugitive mais amère et triste vision de camps de concentration révélés par les documentaires télévisés. Laissant là sa première impression, elle se déshabilla dans la douche. Pas de mitigeur évidemment, et l'eau mit du temps à sortir à la température désirée. Ajouté à ça, chaque fois qu'une autre patiente ouvrait son robinet, Florence se brûlait ou se glaçait. Elle se lava, se sécha et remit son pyjama.

          - Bon, ça c'est fait, pensa-t-elle de meilleure humeur. 

     Le temps de la prise de médicaments approchait et cela se ressentait dans l'excitation qui régnait dans le couloir. Certaines étaient en retard et couraient dans leur chambre pour s'habiller, d'autres s'interpellaient, et les infirmières aidaient les moins valides.

 

Extrait 3

 

    Un fourgon de police approcha. Police nationale ou gendarmerie, Florence n'avait jamais su faire la différence. Ils étaient tous en bleu ! Des képis en sortirent et encadrèrent un homme à la carrure impressionnante, tout en force et en sourires. Il serra la main des uns et des autres et suivit les infirmiers (nombreux !) à l'intérieur du bâtiment.

          - Celui-là va directement en chambre d'isolement, commenta Denis.

     L'évènement avait été d'importance et Florence, absorbée par l’arrivée fracassante du nouveau, ne s'était donc pas aperçue de celle de son ami.

          - En chambre d'isolement ?

          - Une entrée aussi spectaculaire avec les gendarmes, et c'est de suite au trou !

     (Ah, c'était donc les gendarmes !)

          - Et ça consiste en quoi ?

          - Une pièce fermée à clefs, un lit et des barreaux aux fenêtres. Pas de sorties ni d'échanges avec les autres, et les repas sont pris dans la chambre. Si tu fais des conneries, toi aussi tu peux y aller.

     Cécile, qui était revenue de sa promenade avec Alain, entendit les explications de Denis, pâlit soudainement, bredouilla : - J'ai fait des conneries - et rentra précipitamment. Florence la suivit et l'arrêta dans le couloir.

          - J'ai fait des bêtises, j'ai rendu mon téléphone portable aux infirmiers.

          - Quoi ! Tu n'as pas fait ça ?

          - Tu comprends, on n'a pas le droit d'en avoir, c'est interdit, alors je suis allée les voir et je leur ai dit que j'avais fait des bêtises, que j'avais un téléphone. Ils me l'ont pris et maintenant je vais aller en chambre d'isolement ! se désespéra Cécile en se tordant les mains.

          - Sûrement pas, soupira Florence, ce n'est vraiment pas important et tu ne risques rien.

     Elle passa encore dix minutes à rassurer Cécile qui sécha ses larmes et sourit enfin.

          - Tu veux te promener avec moi ?

          - Oui, dit Cécile, ça me fera du bien.

     Les deux femmes s'accordèrent quelques minutes et marchèrent lentement autour du bâtiment au rythme d'une balade indolente.

     Florence écouta sa camarade lui raconter le décès de son ex-mari, de son père, sa douleur, l’impression qu’elle avait de se perdre, son manque de confiance, son désarroi total devant les problèmes, mais aussi l’immense joie qu'elle éprouvait face à ses filles qui lui manquaient tant. Elle s'exprimait avec passion, se vidait et s'emplissait aussitôt. Elle s'attristait et s'éclairait à la fois, demandait conseil, s'accrochait à la bonne humeur de Florence, lui en soutirait un peu et se sentit enfin soulagée et reposée.

 

Extrait 4

 

    Florence se fit accoster par une des mégères qui partageaient la table de Michel. Il s'agissait de Claudine, la soixantaine, échevelée, qui réclamait une cigarette. Sans un mot, Florence lui en tendit une, rapidement escamotée par une main avide et crochue. Claudine, sans vergogne, la plaça dans un paquet abimé qui en contenait déjà quelques-unes, puis s'en retourna sans même un remerciement.

          - De rien ! dit Florence ulcérée.

     Christian l’Errant, qui avait assisté à la scène, se moqua gentiment de Florence.

          - Ce n'est rien, dit-elle en haussant les épaules. Aujourd'hui j'ai l'intention d'être de bonne humeur et ce n'est pas une cigarette qui va me contrarier !

          - Tu es toujours de bonne humeur.

          - Oui, mais cet après-midi, j'ai rendez-vous avec le psy et j'ai l'intention de lui réclamer mes affaires. Je ne supporte plus ce pyjama abject, je l'ai en horreur, je l'abhorre, je l'exècre !

          - Moi, je trouve qu'il est très seyant, c'est un joli bleu et il me va très bien au teint, répondit Christian avec une mimique des plus drôles. Nous ressemblons à des Schtroumpfs et les Schtroumpfs sont sympas !

          - Alors moi, je suis la Schtroumpfette et le psy c'est Gargamel !

     Ce fut en riant que Christian s'éloigna et reprit sa course contre le temps. Le temps qui s'échappait inexorablement. Et toujours les mêmes couloirs, les mêmes portes, le même tableau de travers, le même carrelage poli voire usé par les frottements incessants des pas traînants des patients qui patientaient dans l'attente d'un autre temps.

     Florence, elle, n'avait pas le temps d'attendre. Elle se lança, tête première, à corps et esprit perdus, à la recherche de sa raison et de celle de sa présence, ici ou là, sur Terre. Avec les autres, ici ou là, sur Terre. Tant de choses à faire en si peu de temps ! Ne pas baisser les bras, ne pas être blasée ou indifférente. Ne pas critiquer ou condamner, et se libérer de tout préjugé. Mais aussi être à l'écoute, en observation, poser un regard neuf et se laisser surprendre. Découvrir, goûter, aimer. Elle ne savait pas où chercher, par où commencer, mais elle savait qu'elle n'aurait jamais les réponses à ses questions.

     Personne ne détenait la Vérité pour la lui offrir, et tout le monde n’en possédait qu’une infime parcelle. Florence n'avait d'autre choix que de partager la sienne avec celle des autres afin de mieux éclairer les esprits et dessiner les chemins. Et si raison perdue ne se retrouvait pas, alors elle chercherait mieux demain !

 

Extrait 5

  

     Le repas se termina sans plus d'incident et chacun reprit ses occupations. Serge attendait Florence, l'Acariâtre bougonnait, Valérie se cachait, Michel fumait avec Kévin et Denis. Cécile se promenait avec Alain, Anaïs jouait de la guitare et David faisait des pirouettes. Magalie était plongée dans la narcose, Christian arpentait les couloirs d'un côté et Jean-Pierre de l'autre. L'Isolé avait réintégré ses quartiers, Vanessa roucoulait avec Driss et Monsieur Grégoire roulait.

     La vie s'écoulait donc paisiblement au Mistral et donnait l'impression que tout était à sa place, ordonné, sans laisser à la fantaisie la moindre chance de s'installer durablement. Une petite étincelle ne mettra pas le feu aux poudres. Là, tout n'était qu'ordre et santé, soumission, dépendance et p'tits cachets !

     Florence aurait voulu taper du pied, envoyer tout balader, crier de toutes ses forces pour évacuer le trop plein de monotonie et d'étroitesse, hurler sa révolte, son ennui et son besoin de liberté.

     Liberté dans le choix des horaires, des repas, chambre, amis et relations, vêtements, promenades. La liberté de s'insurger, d'afficher sans honte et sans complexes ses envies sans demi-mesures, sa folie du moment sans passer par la camisole de force ou chimique, d'étaler au grand jour ses rêves les plus fous et ses espérances sans pour autant risquer, au nom de l'éthique, de la morale et du qu'en dira-t-on, les foudres d'une société soumise à des lois communes et qui ne pouvait ni ne voulait accepter la différence et l'individualisme.

     Se conformer aux principes, aux règlements, penser comme les autres, adopter la même attitude, avancer dans la même direction, reconnaître l'autorité et s'y soumettre sous peine de châtiment ! Voilà ce qui l'attendait !

                   Tais-toi et avance, marche ou crève !

     Florence s'affola d'avoir des pensées si violentes et révolutionnaires. Elle avait toujours choisi de marcher au milieu des garde-fous, en renâclant et ruant parfois mais sans jamais oser franchir les barrières.

     Commode !

     Commode et confortable comme un bain chaud et délassant qui décrasse les corps fatigués et dont la mousse parfumée allège les esprits, les déleste de questionnements et de doutes, les attendrit comme de la guimauve, les liquéfie et stoppe net toute velléité de rébellion. Parfum de synthèse, couleurs virtuelles, bulles chimiques, mousse pervertie et dont la couleur vire au gris fadasse, tendance illusion, frustration. Puis douche froide pour raffermir les muscles, tonifier le mental avant d’évacuer dans le perfide siphon l’eau souillée, chargée d’impostures et de mystification.

         - Continue ainsi, se dit-elle, ne te plains pas, tais-toi et avance pour ne pas   crever ! Et avec le sourire s'il te plait !

 

Extrait 6

 

     Les joueurs s’observèrent, se concentrèrent, puis se détendirent pour enfin s'animer comme tout bon méditerranéen joueur de belote qui se respecte.

     Les cartes distribuées glissaient sur la table et les mains avides s'en emparaient aussi rapidement que précautionneusement pour ne pas tenter l'œil indiscret de l'adversaire.

     Les regards passaient des cartes aux visages, fermés ou expressifs, concentrés ou hilares suivant le jeu médiocre, serré ou favorable. Les mots, remarques, onomatopées, jurons, exclamations, fusaient et ajoutaient à l'ambiance un petit air à la Pagnol, fleurant bon la Provence, les picholines, le pastis et le basilic. Les cœurs bondissaient dans les poitrines tandis que d'autres se jetaient sur la table. Carreaux, piques et trèfles suivaient et s'organisaient en un combat impitoyable d'où seules sortiraient vainqueurs la joie et l'amitié.

     Roger avait de la difficulté à distribuer dans le sens des aiguilles d'une montre et à attendre son tour avant de jeter sa carte. Ses partenaires acceptèrent une fois, deux fois, puis les critiques et remarques acerbes dégringolèrent sur sa tête qu'au fur et à mesure il rentrait dans son cou.

         - Mais ce n’est pas possible, où avez-vous appris à jouer à la belote ? demanda Michel agacé.

         - Je suis vraiment désolé, chez nous, dans le Nord, on distribue et joue dans le sens inverse.

         - Il fallait le dire tout de suite, le Nord c'est le Nooooord ! ironisa Denis, reprenant ainsi une célèbre réplique de cinéma.

     Eclat de rire général qui réchauffa l'atmosphère et détendit Roger qui s'appliqua à respecter les règles d'une belote bien de chez nous (dixit Denis), bien du Sud.

     Les autres résidants, curieux, s'approchèrent, observèrent, allèrent jusqu'à s'asseoir à côté des joueurs, poser même des questions, ce qui eut pour effet de crisper au plus haut point les partenaires :

         - Non, je ne peux pas t'expliquer en cinq minutes ce qui s'apprend en toute une vie.

         - Je ne viendrai pas, tu ne vois pas que je suis occupé !

         - Va voir ailleurs si j'y suis !

         - Non Anaïs, je ne peux pas te maquiller ce matin, tu attendras plus tard. Et puis non, je ne te donnerai pas de cigarettes.

         - Parce que c'est l'atout trèfle, qu'on demande du carreau et que je n'en ai pas.

         - Roger !!!

         - Oh, excusez-moi, je croyais que c'était mon tour !

         - D'accord Serge, tu es réveillé et ça me fait bien plaisir, mais nous n'irons pas jouer au baby-foot.

         - On ne mélange pas les cartes, on coupe c'est tout. Pourquoi ? Mais si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien !

         - Claudine, plus de cigarettes, ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, alors arrête d'en demander.

         - Mais c'est sérieux comme jeu ! s'écria Denis énervé. Vous ne voyez pas que ça demande énormément de concentration ?! Et les gouttes de transpiration sur nos fronts, ça ne s'invente pas ! Si vous croyez qu'on s'amuse ! C'est notre avenir de joueur de belote et notre honneur qui sont en jeu sur cette table ! Vous n'avez pas l'air de prendre conscience de la gravité de ce moment !

         - Oh Denis, arrête, tu me fends le cœur ! dit Michel sur un ton malicieux accompagné d'un clin d'œil.

         - C'est ça ! Et un appel du pied peut-être ? s'indigna Florence qui en fronçait les sourcils. Denis, tu n'as pas intérêt à jouer du cœur maintenant !

     Les curieux hochèrent la tête en signe d'impuissance et d'incompréhension, et s'éloignèrent, désabusés, en laissant les joueurs invétérés entre eux.

         - Ouf ! Il était temps ! s'exclama Michel.

     La partie continua, aussi animée que possible. Une infirmière, chargée de contrôler les tensions, s'approcha et apposa les bracelets électroniques aux joueurs, chacun leur tour, sans un mot et sans oser les bousculer ni interrompre leur jeu. 

 

Extrait 7

 

     En contournant le bâtiment, Florence aperçut près de l'entrée une vieille dame, toute menue, perdue dans des vêtements trop larges et dans un monde sans doute trop compliqué et inconnu pour elle. Elle avait les mains qui enserraient son visage et marmonnait des paroles que Florence, en s'approchant, distingua plus ou moins bien :

         - Mon Dieu, pourquoi suis-je ici ? Que vais-je faire ? Il faut que j'aille vers les autres. Je ne dois pas rester toute seule. Je ne dois pas rester toute seule. Je ne dois pas rester toute seule.

     Puis elle voûtait ses épaules, baissait la tête, se bouchait les oreilles et fermait fortement ses yeux :

         - Arrêtez de parler, je ne veux plus vous entendre, vous criez trop fort !

     Elle pleurait doucement, sans larmes, tournait sur elle-même, s'éloignait de quelques pas, puis revenait et reprenait sa plainte en gémissant.

     Florence était troublée devant la folie qu'exprimait, poignante, cette pauvre vieille femme, désemparée devant tant de tourments, égarements, accablement et oppression.

     Vanessa rejoignit Florence et se pencha vers elle :

         - Elle est arrivée il y a une heure et, depuis, elle parle toute seule et pleure dans son coin.

         - Mon Dieu, que c'est triste !

         - Oui, tu vois, il n'y a pas que des gens apparemment bien portants ici. Il y a de tout, des malades et des moins malades, des fous et des dépressifs, des alcooliques et des violents, et il faut composer avec tous ces gens. C'est pour ça que je veux sortir d'ici. Je n'y ai pas ma place et toi non plus. 

         - Toujours est-il que nous y sommes et nous devons bien nous y faire. Et nous...

         - Mais c'est ce que tu crois ! coupa Vanessa furieuse. Toi, c'est ton mari qui t'a fait entrer. Tandis que moi, je suis venue de mon plein gré et je sortirai quand je  voudrai !

     Vanessa avait monté le ton dans ses dernières paroles et semblait maintenant agitée et surexcitée. Florence ne dit rien, tourna le dos à son amie et s'apprêtait à monter le perron quand une infirmière le descendit et les avertit de l'imminence du repas, puis les dépassa et s'avança jusqu'à la vieille dame qu'elle attrapa gentiment par le bras et emmena avec elle tout en l’apaisant.

     Florence fut charmée par le tableau. Elle se laissa captiver par la scène émouvante et pétrie d'humanité qui se déroulait sous ses yeux, oubliant du même coup la désagréable sortie de son amie. L'infirmière se penchait, attentionnée, sur sa patiente, la soutenait et lui prodiguait encouragements et douceurs. Ses mots étaient empreints de bonté, bienveillance, et son bras se faisait caresse, tendresse et affection. La vieille dame, petit moineau apeuré, se laissait guider, écoutait et levait des yeux pleins de gratitude sur un visage qu'elle ne connaissait pas et ne reconnaîtrait jamais. Qu'importe, ce qui comptait c’était le moment présent, ce petit cadeau gratuit et rassurant qui redonnait goût à la vie et confiance en la nature humaine. Florence en avait presque les larmes aux yeux, et ce fut le cœur attendri qu'elle s'installa à sa table.

 

Extrait 8

 

           - Pour ne pas oublier, se disait-elle.

     Au fur et à mesure que sa tête se vidait et s'épanchait sur le papier, d'autres idées comblaient l'espace ainsi libéré. L'histoire s'éveillait, prenait forme et, au détour d'une virgule, respirait et s'animait. Le présent étalait sa blancheur virginale pour aussitôt laisser place à une écriture tantôt fluide, tantôt fiévreuse ou encore chargée de baisers au goût salé de larmes refoulées. L'histoire avançait, mots après mots, et s'inscrivait dans le passé avant même que l'encre s’asséchât. Puis vision de l'avenir, interprétation des rêves, promesse d'une vie meilleure, et les images se succédaient au gré des envies de Florence et se déposaient en une empreinte légère sur les journaux du futur, comme une écriture en braille, espérance en relief.

     Le mot livre revenait sans cesse dans son esprit. Elle avait beau le chasser, il s'inscrivait au fond de ses yeux et la harcelait. Le livre, quel qu'il soit, offrait au lecteur l'évasion, l'émotion, la richesse d'esprit, des informations, mais surtout l'envie d'aller plus loin, au moins au bout de l'écrit.

     Plaisir des sens libérés et sublimés à la lecture d'un poème, roman ou prière.

     Et quand enfin le livre se refermera, le lecteur deviendra lui-même écrivain : papier transparent, encre sympathique révélant son histoire dans le souvenir des autres. Les pages se suivront au rythme de ses joies et peines, de ses passions, de ses rencontres et voyages qui feront de lui un être unique mais complémentaire de l'autre. Minuscule recueil, infime partie d'un tout qui s'inscrira à l'intérieur d'une reliure précieuse rassemblant toutes les histoires passées, présentes et futures qui composent le livre de la Vie, livre de la Connaissance, de la Vérité, de la loi cosmique, le Livre enfin avec un grand L.

         - Pas de panique,  j'y penserai plus tard, se dit-elle en levant les yeux au ciel et en secouant la tête pour évacuer toute divagation.

     Florence plongea avec délices dans une écriture délirante et enivrante au moins autant que son exaltante folie. Elle entoura quelques idées, plissa les yeux, fronça les sourcils et broda, tissa une trame, des liens, forgea une armature et y déposa quelques proses livrant ainsi ses passions et tourments passés, sa vision actuelle de la vie et ses espérances.

         - Madame Vincent, le docteur vous attend !

     L'infirmière avait frappé à la porte, mais Florence, totalement submergée par son inspiration, ne l'avait pas entendue.

         - J'arrive tout de suite !

     Elle posa ses écrits sur le chevet et se précipita à la suite de l'infirmière. Elle pénétra dans l'antre aseptisé, sécurisé et froid du maître absolu d'un univers à la dérive. Elle s'assit face à l'autorité incarnée qu'un austère bureau protégeait de toute intrusion qui mettrait en péril sa précieuse quiétude.

 

Extrait 9 

 

     Avant de sortir de la cabine, elle remit pour la dernière fois son pyjama. Elle s'apprêtait à regagner sa chambre quand elle aperçut sur le chariot des affaires de rechange une pile de culottes blanches de grand-mère. Elle regarda à droite et à gauche, se pencha et s'empara rapidement de la plus grande taille qu'elle glissa subrepticement dans sa poche. Puis elle courut dans le couloir, s'arrêta devant la porte de Magalie qu'elle gratta de plus en plus fort jusqu'à donner des petits coups secs qui, enfin, réveillèrent son amie.

         - Oui, j'ai entendu, je me lève !

     Florence entra sans attendre la permission :

         - Je t'ai apporté un petit cadeau.

     Elle tira de sa poche l'impressionnante culotte et en coiffa son amie surprise.

         - Il parait que tu n'as pas suffisamment de rechange, alors j'ai pensé que ça pourrait te servir !

     Magalie retira son improbable chapeau, l'examina avec les mimiques de quelqu'un ravi de découvrir un magnifique cadeau et qui réfléchissait à la meilleure façon d'en profiter, puis s'en recoiffa. 

     Florence était pliée en deux en proie à un irrépressible fou-rire tandis que son amie, à moitié aveuglée par la culotte, tournait la tête, papillonnait des yeux, prenait la pose et mettait l'index à plat sur sa bouche dont la moue boudeuse évoquait les filles de certains magazines osés. Puis, n'y tenant plus, elle fit écho à la réjouissante explosion de sa visiteuse et jeta en l'air l'objet de leur joyeux délire, comme on se débarrasse d'une chose ou d'un sentiment inutile et encombrant.

     Le geste fut d'importance et libéra les deux femmes dont le seul souci à cette minute précise était de rire à en perdre haleine pour exorciser la tension, les drames et malheurs des derniers jours. Un geste ample, rond et sensuel comme une parenthèse qui s'ouvrait et invitait au repos, à l'insouciance. Parenthèse féminine et chaleureuse qui accueillait dans ses bras et contre sa généreuse poitrine pleine de bonté et réconfort, deux enfants en mal d'amour, tendresse et bonheur. Magalie se dressa et esquissa avec Florence deux pas de danse. Elles tombèrent épuisées sur le lit, les corps encore secoués par des restes de joie et rires en cascade. Puis elles se calmèrent et reprirent leur quotidien, chacune de son côté, les yeux encore pétillants et le cœur léger.

   

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Published by daniele - dans roman
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commentaires

Arnvald 13/04/2012 11:20

Bien écrit, vous avez eu une bonne idée. Bien que ce ne soit pas mon genre de lecture, je me suis surpris à lire jusqu'au bout :)

Bonne continuation et bonne journée

Arnvald

danièle CHANEAC 13/04/2012 12:05



C'est très gentil. Si mon roman est publié, peut-être que vous irez jusqu'à la fin. Merci.



mansfield 05/04/2012 11:26

J'aime beaucoup cette héroïne aux fêlures touchantes, on la sent déboussolée et ballottée, les extraits montrent bien comment elle se tamponne à la vie. On a envie de savoir si et comment elle
trouvera sa lumière.

danièle CHANEAC 05/04/2012 11:37



Merci Si mon roman est publié, vous connaîtrez toute l'histoire. Amitiés...



Violette Dame mauve 03/04/2012 23:36

Merci de ton inscription dans ma communauté
A te relire bientôt
Amicalement
Violette

danièle CHANEAC 04/04/2012 09:57



Merci beaucoup. J'ai lu quelques articles qui m'ont interpellée et je crois que je m'intègrerai mieux dans votre communauté. Au plaisir de vous découvrir dans votre blog...



lestempscomposes 03/04/2012 19:46

Désolé mais le titre de ma nouvelle a disparu....le voici à nouveau "" le monde des flous "" ....QSR

danièle CHANEAC 04/04/2012 09:55



J'ai lu le monde des flous et un train de rêve. J'aime et je vous ai laissé un commentaire sur votre blog. Vous ne cherchez peut-être pas le best-seller, mais vous avez raison de vouloir publier
vos nouvelles. Elles sont très bien écrites, agréables à lire et elles nous interpellent... 



lestempscomposes 03/04/2012 19:44

Bonjour,je ne connais rien à cet univers là, mais ces quelques extraits me donnent envie d'en savoir davantage grâce a votre roman.C'est très agréable à lire.
Il y a quelques années, j'ai écris une courte nouvelle sur ce monde là. le titre: < le monde des flous > Vous pouvez la lire sur mon blog. Encore merci . QSR

danièle CHANEAC 04/04/2012 09:16



Merci, je vais aller y faire un tour...



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